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Critique Black Swan – Darren Aronofsky

Darren Aronofsky, qui a éclaté dans le monde du cinéma avec Pi et ensuite le film de toute une génération, Requiem for a Dream, revient avec un drame aux accents fantastiques sur fond de ballet : Black Swan. Le film trace l’histoire d’une danseuse, Nina, à qui échouent les rôles du cygne blanc et de son alter ego plus sombre, le cygne noir, dans le célèbre ballet de Tchaïkovski. Dans un monde de rivalités féminines, l’héroïne va vivre une psychose d’une fatale beauté.


Une adaptation cinématographique du Lac des Cygnes, voilà comment pourrait-être décrit de prime abord Black Swan. La musique et la trame narrative du ballet sont tellement liées au film qu’on se demande lequel est illustré par l’autre, est-ce la musique du film, ou le film de la musique ? Car les compositions du musicien russe sous-tendent le film comme une toile continue, à tel point que si Black Swan est une version moderne du Lac des Cygnes, la bande-son elle est une mise à jour de la partition du ballet. Le travail de Clint Mansell (à qui l’on doit déjà la désormais célèbre et oppressante bande-son de Requiem for a Dream) est tout bonnement incroyable de justesse. Le film pourrait se visionner les yeux fermés, s’apprécier comme un album à lui seul, tant l’harmonie entre l’image et la bande-son est totale. Chaque note semble étudiée, choisie et avoir sa signification propre, à la fois écho de l’image et regard autre sur la scène. Et la symbiose est parfaite, c’est ainsi que l’introduction du film est illustrée par la musique de celle du ballet, tandis que la scène finale est rythmée par les cuivres de la clôture de Tchaïkovski. La musique est omniprésente, le cinéma se transforme en opéra, les notes du ballet sont si présentes qu’on les retrouve à chaque scène, ainsi même en fond de la scène du bar peut-on discerner, habilement mixé avec du Chemical Brothers, les plaintes des violons.

C’est porté par ce score magistral que l’œuvre d’Aronofsky prend son souffle, son envol, dans une progressive montée vers la vérité, vers la libération finale. Nina, danseuse à la technique acharnée, se voit accorder le rôle principal du célèbre ballet. Si la technique de la danseuse est parfaite, et que sa candeur, son innocence, sa naïveté, s’accordent à merveille au rôle du cygne blanc ; il lui manque la fougue, la menace, l’imprévu du cygne noir. Le film trace donc la métamorphose de Nina, colombe de pureté, femme-fille étouffée par une mère dont elle est la seule passion, en une femme de beauté noire, dangereuse, à la séduction palpable. Une telle révolution va s’attaquer aux fondations de sa vision du monde. Nina vit chez sa mère, entourée de peluches comme un oisillon couvé, son monde est fait de flanelles roses et blanches. De là va découler toute la force psychologique et horrifique du thriller. Nina va devoir affronter les affres de son changement, et le réalisateur mène la danse macabre avec brio, multipliant les fausses pistes avant la révélation finale. Est-ce Lilly, la danseuse venant tout juste d’intégrer la compagnie, séductrice et légère face à une Nina presque frigide, qui tente de lui voler le rôle ? Ou encore Veronica, qui semble au début du film le parfait opposé de Nina ?

C’est dans un monde féminin que se forge la psychose destructrice de Nina, campée par une Natalie Portman sublime comme jamais. Si jouer les deux cygnes est un tour de force pour Nina, incarner cette danseuse à la dualité enfouie est un véritable exploit pour l’actrice. Elle sait donner vie à tous les visages du personnage, avec sensibilité et justesse. Elle apparaît si majestueuse à la fin du film, lorsque Nina commence enfin à s’émanciper, et que dire de la danse du cygne noir, Natalie Portman est aussi méconnaissable que Nina. Mais l’empreinte de cette beauté transfigurée se reconnaît toujours, au gré de la volonté esthétique d’Aronofsky. Souvent innocente et fragile, quelquefois baroque et séductrice, toujours envoûtante, Natalie Portman porte le film dans les sphères d’une intensité dramatique exceptionnelle, chaque scène est l’occasion de mieux cerner Nina, et toutes les subtilités de mises en scène dévoilent un personnage complexe et subtil. Les seconds rôles ne sont pas en reste, Vincent Cassel excelle en chorégraphe ambivalent, à la fois artiste insouciant et homme terrible. Mila Kunis campe l’opposé de Nina, une femme légère, qui se sait séduisante et en joue, elle attire autant qu’elle effraie Nina. Quant à Barbara Hershey, elle incarne une mère possessive et étouffante, elle ne vit que pour et par sa fille, tout en regrettant sa carrière déchue de danseuse. Un destin qu’elle s’acharne à rejeter sur Nina, de qui elle préfère briser les espoirs afin de la garder dans son giron de médiocrité maladive. Sa chambre est tapissée de peintures au style enfantin dérangeant, des portraits de sa Nina, une fille qui n’a de cesse de l’obséder, qu’elle aimerait être, dont elle jalouse la jeunesse, la beauté, et le talent. Car petit à petit Nina s’écarte d’elle,  bat de ses propres ailes grâce à sa virtuosité, la petite fille meurt pour toujours au fil de la narration. Enfin Winona Ryder est une danseuse en fin de carrière, jadis muse du chorégraphe Thomas, elle n’est plus que l’ombre d’elle-même, tout en continuant à fasciner Nina qui voit en elle un modèle de réussite. Ces personnages féminins font contre-point à Nina, une intention rendue par les costumes choisis. Lilly est toujours vêtue de noir, là où Nina est sans cesse habillée en blanc, de même pour Beth, autrefois si flamboyante mais toujours dangereuse, qui se montre en noir comme une veuve en deuil de sa carrière. Même la mère de Nina arbore les teintes sombres d’une vie avortée, d’une carrière enterrée et regretté. Seule Nina porte en elle l’espoir, les potentialités, les rêves et les illusions d’une femme qui n’a pas encore vécu.

On le voit, l’espace du film est peuplé de personnages faisant office de miroirs à Nina – et qui parfois serviront même de doubles au gré des délires psychotiques -, une mère à la carrière avortée, une étoile déclinante adulée, une rivale qui a tout ce qu’il lui manque. Tout est fait pour que Nina ne puisse échapper à son destin, elle a face à elle ce qu’il faut éviter, ce qu’elle pourrait devenir, et ce qu’elle doit être pour danser à la perfection son rôle. Ces miroirs se retrouvent d’ailleurs avec insistance tout au long  des séquences, miroir de la salle de répétition, reflets dans les vitres du métro, réflexions à l’infini dans les murs miroitants de la couturière. Nina affronte sans cesse son image, voire son double, la peur prend non seulement forme dans ses délires paranoïdes mais également sous la forme propre de reflets animés, dangereux, des pulsions incontrôlables prenant vie malgré elle. Dans la pure tradition des Shining, Jacob’s Ladder ou autres Shutter Island, la terreur est toute puissante car psychologique. Une terreur qui a néanmoins des effets physiques, ainsi Nina se gratte compulsivement sans s’en rendre compte, surtout les épaules, comme si le cygne noir tentait coûte que coûte de déployer ses ailes malgré la machine morale autoritaire de la blanche Nina. Un contrôle qui n’est pas sans faille, comme le rappelle l’affiche du film illustrant un visage diaphane fissurée. Darren Aronofsky livre ce drame psychologique sous une réalisation léchée, d’une élégante simplicité. Nous sommes loin du montage halluciné d’un Requiem for a Dream. Black Swan a le rythme régulier et implacable d’une symphonie tragique qui progresse crescendo dans un concerto de plaintes terrifiées, mais d’une beauté rarement vue. Les plans sont clairs, aérés, le montage donne un souffle puissant au film qui marche vers la fin à pas mesurés, scène après scène comme autant de jetés à la grâce désespérée.

Black Swan est d’une rare virtuosité, une réussite que porte constamment la musique tour à tour enchanteresse et dramatique de Tchaïkovski. Natalie Portman signe ici le rôle de sa carrière, à n’en pas douter un de ceux qui font entrer une actrice dans le Panthéon du 7ème art, et Aronofsky livre lui un long-métrage aussi émouvant qu’effrayant, un mélange parfait et d’une harmonie impossible entre beauté et horreur, mort et amour. De ces œuvres qui nous enchantent autant qu’elles nous repoussent, un véritable Silent Hill 2 cinématographique.

 

Trailer du film :

Piste tirée de la bande-son :

Ouverture du ballet :

 

 

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